Extrait · Prologue
Le souffle commun
La chambre du carnet
Si j’avais su que ce carnet serait tout ce qui me resterait du monde d’avant, j’aurais écrit plus lentement. Je n’aurais sans doute pas écrit autre chose. Mais plus lentement.
La veille de la bascule, il pleuvait.
C’était une pluie fine, patiente, de celles qui ne cherchent pas à impressionner mais à pénétrer. Elle avait lavé la ville tout l’après-midi, et vers le soir, lorsque j’ai ouvert la fenêtre de ma chambre, l’air qui est monté jusqu’à moi portait l’odeur de la terre mouillée. Cette odeur ancienne, à la fois terreuse et sucrée, qui traverse les siècles sans rien perdre de sa force. Elle m’a serré la gorge d’une tendresse que je n’ai pas su nommer. Quelque chose en moi se souvenait. Un jardin, peut-être ? Un été d’enfance ou quelque chose de bien plus lointain encore, un souvenir qui n’avait jamais été le mien et que mon corps avait pourtant gardé, comme on garde une clef à la serrure oubliée.
Je suis resté longtemps accoudé au rebord, les yeux fermés, à laisser le vent me parler.
Le monde n’est pas un lieu unique. Je l’ai compris ce soir-là, avec une évidence qui n’avait rien d’une pensée et tout d’une sensation. Il est une multitude de mondes, tissés un à un par chaque regard qui se pose sur lui. Chacun de nous avance avec sa carte intérieure, ses repères, ses filtres, ses couleurs préférées et ses zones d’ombre, et deux personnes qui se croisent sur le même trottoir ne marchent jamais tout à fait dans la même rue. Pourtant, nous partageons un même souffle. Le vent qui me caressait la joue caressait aussi celle de l’inconnu au pas pressé sous son parapluie, en bas, dans la rue luisante. Le parfum de la terre après la pluie réveillait, dans mille poitrines à la fois, mille souvenirs enfouis.
J’ai rouvert les yeux. Derrière moi, sur la table de chevet, mon téléphone rayonnait de sa lueur bleue, comme une lune domestiquée. Il vibrait de temps à autre, pour réclamer mon attention. Je ne me suis pas retourné. J’avais le sentiment étrange d’être arrivé à la lisière de quelque chose, et que les vibrations de cet objet n’étaient plus qu’un bruit de fond sur le seuil d’une porte immense.
La suite se trouve dans le livre.








